Zack a dit

La montagne se tait, les cons dansent

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"Demain" sent la naphtaline

J'ai reçu un mail où la fanfare où je "joue" est invitée à une manifestation le 12 décembre prochain. Pour bien mettre en lumière la non-réponse de Catherine Séguin, préfète aux deux (2, dos, two, beaucoup trop) déférés préfectoraux qui lui ont été adressés en mars 2024. Ces déférés demandaient la saisie du tribunal administratif pour vérifier la légalité de l'implantation du festival TomorrowLand dans la station de l'Alpe d'Huez.

La préfecture, en restant muette, bloque de fait les démarches judiciaires. Et c'est bien pour ça qu'est prévue cette protestation "festive", où la fanfare est invitée à participer pour donner une dimension sonore bruyante à cet "ultimatum".

Une manif devant la préfecture ? Contre un festival de musique électro en montagne ? Moi qui galère déjà à sortir trois notes correctes de mon trombone, je me dis que je ferais mieux de comprendre pourquoi on va aller gueuler.

Du coup, je me suis rapidos plongé dans ce dossier, dont j'avais un peu entendu parler. Ah bein, là, on n'est pas déçu.

En lisant le courrier à la préfecture, j'ai eu largement de quoi confirmer à quel point ce festival incarne l'absurde à haute altitude. Les associations y démontent méthodiquement ce "Tomorrowland Winter". L'ironie d'un "land of tomorrow" qui semble tout droit sorti d'hier n'échappera probablement à personne.

Alpe d'Huez resort seen from Mine de l'Herpie winter 2009

Magic Numbers : les chiffres tapinent

Quand je suis allé fouiller du côté des retombées économiques (https://tomorrowlandwinter.press.tomorrowland.com), j'ai trouvé un chef-d'œuvre de "La Magie des Chiffres Sélectifs" :

Ils nous balancent fièrement "25 000 festivaliers de 113 nationalités". Wow, impressionnant... jusqu'à ce que tu réalises que 36% viennent juste de France et de Belgique. C'est comme dire que ton bar est international parce qu'un Belge s'est perdu en cherchant les toilettes.

Ils célèbrent "56 millions d'impressions Facebook" comme si c'était le nouveau PIB de la région. Sauf que si on traduit, on comprend qu'ils ont tellement matraqué les réseaux que même ton grand-père qui n'a pas Internet en a entendu parler.

Et cette obsession du "fort pouvoir d'achat" répétée comme un mantra marketing... Parce que bien sûr, la montagne n'est plus assez rentable si elle n'attire que des pauvres cons qui aiment juste profiter de la nature ces endroits où t'es encore capable de te sentir faire partie d'un truc plus grand que ton compte en banque et où tu peux encore avoir une relation au monde qui ne passe pas par ta carte bleue.

Le Monde nous révèle ensuite la beauté du montage financier.

La station transforme son infrastructure aux frais du contribuable :

lls ont même déplacé une piscine et une patinoire - parce que quand t'es entouré.e de neige artificielle, ce qui te manque vraiment, c'est un bassin artificiel chauffé.

Un magnifique cas d'école de "socialisation des coûts, privatisation des bénéfices" version altitude. Les pauvres con.ne.s paient pour que les riches puissent faire la fête en altitude. Très sympa, les pauvres, je l'ai toujours dit.

7 ans, putain !

Et quand je lis que ça va durer jusqu'en 2030, je me dis qu'il ne manquerait plus qu'ils pensent à faire une reprise techno de Que la montagne est belle pour garantir que Ferré se retourne en rythme dans sa tombe pendant que des DJ à jeun transforment son hymne à la nature en bande-son pour influenceurs kétaminés en doudoune.

On prend un lieu "où les routes prennent fin", on y installe "artificiellement du bruit" avec une pollution sonore qui "dépasse largement la surface du domaine skiable", le tout pour un événement qui, comme le souligne le collectif Stop Tomorrowland, "n'a aucun rapport avec la montagne et en détruit la dimension culturelle".

Si on doutait encore de la capacité "magistrale" qu'on a "à créer des solutions complexes à des problèmes qui n'existaient pas, tout en générant de nouveaux problèmes qui nécessiteront des solutions encore plus complexes", le doute n'est plus permis. La beauté bureaucratique du truc, d'ailleurs, est (presque) à pleurer de rire : ils doivent légalement déclarer comment ils vont pourrir l'environnement :

  1. Ils doivent faire une "étude de l'impact des nuisances sonores" — littéralement quantifier scientifiquement à quel point ils vont faire chier tout le monde, humains et non-humains. L'article R. 571-27 du Code de l'environnement exige qu'ils étudient "l'impact sur les nuisances sonores des différentes configurations possibles d'aménagement du système de diffusion de sons amplifiés."

  2. Ils doivent respecter des "seuils d'émergence spectrale de 3 décibels dans les octaves normalisées de 125 hertz à 4 000 hertz". En gros, si je ne dis pas de conneries (pas mon genre) ils doivent calculer précisément comment leur musique va pourrir la tranquillité du voisinage, mais avec des chiffres, ce qui rendra le truc nettement plus sérieux.

  3. Ils doivent déposer une "déclaration préalable" qui doit mentionner "les mesures envisagées pour garantir la sécurité, la salubrité, l'hygiène et la tranquillité publiques". Donc expliquer comment ils vont préserver la tranquillité... en organisant un festival de musique électro à fond les ballons.

  4. Ils doivent préciser "les modalités de stockage, d'enlèvement des déchets divers et de remise en état du lieu utilisé". Comme si planifier la gestion des déchets rendait le bordel plus écologique.

Si personne d'intelligent et connu n'a encore dit "La bureaucratie, c'est l'art de rendre l'absurde légal et l'inacceptable procédural", ce serait temps de le faire.

Allez, un dernier pour la route : ils réussissent, selon le courrier envoyé à la préfecture, l'exploit de faire fuir de chez eux les mêmes habitants qui sont censés profiter de la manne économique du festival. Des gens qui bossent dans la station et qui doivent se barrer de leur propre baraque pour pouvoir dormir. Ton proprio a décidé de louer ton salon pour des teufs techno, mais "Tu peux rester, hein, aucun souci. Et puis, t'inquiète, c'est pour ton bien, ça va 'dynamiser le quartier".

Du génie pur, si t'es un connard.

Catherine Silent Hill Séguin

Même si on est loin d'être au carré sur les morceaux (je m'inclus dedans, mais en vrai, mon trombone je le ramène surtout pour le principe), au moins, ces fausses notes serviront à défendre un truc qui a du sens.

Une protestation artistique contre la connerie institutionnalisée. Aller faire du bruit devant la préfecture pour protester contre du bruit en montagne. Faire du vacarme pour défendre le silence.

En espérant que la préfète, muette comme une carpe dans son aquarium climatisé, nous entendra.

Peut-être qu'on n'a pas compris, et qu'en fait, elle attend juste que le réchauffement climatique règle le problème tout seul, en transformant l'Alpe d'Huez en station balnéaire.

Là, au moins, cette piscine déplacée servirait à quelque chose.

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